Excalibur íîìåð 26 ñåíòÿáðü-íîÿáðü 2002ã.
TOUR du MONDE DE LA COUTELLERIE
ARTISANALE :
PRAKTICA ET LES ARMES DECOREES DE ZLATOUST
(2e PARTIE)
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Dans notre precedent article nous avons examine l'histoire de Praktica, depuis ses lointaines origines dans la Russie tsariste et sa survie a l'epoque sovietique, jusqu'a son integration recente dans l'economie de marche post-communiste. Dans ce deuxieme article sur Praktica, nous examinons successivement quel est le processus de realisation des epees, sabres et dagues decores, puis la production couteliere au sens le plus strict du terme, avec le probleme du wootz (bulat en russe).
Les ateliers de Praktica sont situes dans un immeuble de 4 etages (plus de 2 000 m2 au total), ce qui lui permet d'avoir le controle de la totalite des operations en cause, de la forge des lames damas a l'emballage et aux documents d'exportation. Ce dernier point n'est pas un detail : lors de sa tournee en Russie il y a quelques annees, la celebre pop-star Michael Jackson avait recu en cadeau d'un riche admirateur un sabre Praktica. Mais il lui fut confisque a la Douane russe pour "defaut d'autorisation d'exportation d'objet d'art", et le pauvre Michael dut attendre un an (!) avant de pouvoir recuperer son beau sabre. Les productions de l'Atelier Praktica sont en general faites sur commande. RusGlobus est le seul organisme non russe intervenant sur ces produits qui a toujours un certain nombre de pieces disponibles a la vente. H convient de noter que l'on peut commander un modele vu dans leur splendide catalogue... et c'est un peu ce que nous avons fait en choisissant les illustrations de ces deux articles, et en iant le "style Russe", moins connu.
![]() Youri Riabkov, Gennady Bersenev, Oleg Averkin et un leurs collaborateurs. |
UNE COMMANDE AU CHOIX
Pour en revenir a une commande type, le client precise le style souhaite :
Russe, Europeen, Arabe ou Oriental, ainsi que les sujets a traiter : paysages,
scenes de bataille ou de chasse, portraits, symboles (monogrammes, signatures,
armoiries, etc.). Les materiaux des lames sont varies mais toujours de la plus
haute qualite: acier de Zlatoust, aciers avec des couches protectrices
specifiques (nitrures...), alliages speciaux (genre stellite). Et surtout les
fameux damas (bulat). qu'ils soient sous la forme en couches (en general avec
500 a 1 000 couches mais parfois plus), ou sous la forme du wootz, sur lequel
nous reviendrons un peu plus loin. Pour les manches et les garnitures, le choix
est egalement tres large : acier, laiton, bronze, argent, or, sont courants pour
gardes et pommeaux. Ivoire fossile, os de mammouth, bois selectionnes (bois de
rose, noyer, ronce ou loupe de bouleau, buis, plus d'autres varietes exotiques),
cuir, pierres semi-precieuses ou precieuses, cornes (renne, mouflon, antilope)
sont des possibilites pour les manches.
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![]() G. Bersenev/Praktica : Couteau de chasse droit (longueur totale 28,5 cm), a lame en damas de 16,5 cm ; fourreau bois et metal grave avec incrustation or. A noter la garde inferieure pour permettre de poser le couteau lame droit (en non a plat) |
Etuis et fourreaux offrent eux aussi de larges
possibilites decoratives : ils peuvent etre en cuir, en bois, en metal, en bois
et metal, en bois et cuir ou toute autre combinaison possible de ces divers
elements. Ils sont en general decores en suite avec la lame ou la poignee.
Enfin, l'eventail des techniques de traitement des surfaces metalliques est
certainement le plus large au monde a l'heure actuelle dans le domaine des armes
blanches : gravures a l'acide, nickelage, plaquage or ou argent, gravures a
l'echoppe, bronzages de toutes sortes (du bleu clair au noir en passant par le
gris ou le bleu fonce), sculptures...
Lorsque tous les parametres sont reunis, un dessin et un devis preparatoires
sont soumis a l'amateur qui peut y apporter des modifications 0 afin d'aboutir a
la proposition finale. En general les diverses pieces du catalogue sont
proposees en deux ou trois niveaux d'ornementation (plus ou moins de gravures,
de decoration...) qui bien sur influeront sensiblement sur le prix. C'est ainsi
qu'un sabre d'honneur pourra varier de 2 500 a 7 500 US dollars et une dague de
1 000 a 3 000 dollars.
![]() G. Bersenev/Praktica : Poignard de style oriental (longueur totale 26,5 cm) a lame en damas de 15cm ; manche en bois sculpte; mitre et fourreau en metal graves en suite sur fond de bronzage bleu clair. Il semble que Bersenev et Averkin soient les deux principaux specialistes du couteau chez Praktica. |
Notons que les clients fideles de Praktica demandent en
general que la decoration soit effectuee par tel ou tel artiste, soit qu'ils le
preferent ou soit qu'ils essayent d'avoir une oeuvre de chacun des principaux
maitres (Bersenev, Ryabkov, Averkin...). La piece realisee sera livree dans un
splendide coffret en bois ou en cuir selectionne, accompagnee de tous les
documents necessaires : certificat d'objet d'art, autorisation d'exportation et
un veritable "passeport" precisant le nom de l'artiste, les dates de
realisation, les materiaux et les types de decoration utilises, une courte
description de l'objet, les signatures de l'artiste et du directeur de Praktica.
On voit bien la que l'on a affaire avec des gens habitues a travailler pour des
musees ou des gouvernements...
En effet a ses debuts l'atelier a continue a s'adresser a la clientele
anterieure de Zlatoust : musees russes (l'Hermitage, l'Armurerie du Kremlin, les
divers musees de l'Armee), ministeres a vocation militaire (Marine, Armee,
Securite) ou civile (Affaires etrangeres par exemple, pour des cadeaux a des
dignitaires etrangers), diverses organisations gouvernementales (celebration
d'un anniversaire ou d'une personnalite : sabre d'honneur pour l'ancien Premier
ministre M. Tchernomirdine, ou plateau avec portrait du Patriarche de Moscou et
de toutes les Russies...)
![]() O.Averkin/Praktica : "Tigre", couteau de chasse droit (longueur totale 26 cm) a lame damas de 15 cm; manche iviore avec pommeau en argent massif avec accents en or; fourreau ivoire et metal grave avec incrustation de tigres et d’antilopes en or. |
![]() ![]() ![]() 1. Gravure a l'echoppe. 2. Gravure a l'acide. 3. Gravure au burin (et sans doute a l’electro-graveur, que l’on devine au bas de la photo), dans les ateliers de Praktica. |
Mais bien sur l'idee de creer cet atelier correspondait
aussi a l'apparition d'une nouvelle clientele, nee de l'introduction du
capitalisme et de la privatisation de grands secteurs d'activites.
Cette nouvelle economie a genere nombre de grandes societes, de banques... et
autres "organisations" soucieuses de montrer leur reussite et leur gout, sans
parler des societes etrangeres venues s'installer en Russie et qui peuvent
souhaiter faire un cadeau (en tout bien tout honneur, evidemment) a un
responsable ou a une personnalite. Le developpement de l'economie de marche
ayant cree une classe de nouveaux riches, les possibilites de vente a des
collectionneurs russes - qui auparavant n'auraient quasiment jamais eu acces a
de telles pieces - sont aussi devenues plus importantes.
Mais justement la nouvelle economie exige egalement de trouver toujours de
nouveaux marches, et Praktica semble avoir obtenu des succes importants chez les
collectionneurs americains (disons-le tres honnetement ; le caractere parfois un
peu voyant, un peu "trop riche", n'est pas pour leur deplaire), mais aussi au
Moyen-Orient ou nombre de princes et de sheiks, dont les grands-peres ont
conquis leur trone, a cheval et le sabre a la main ont garde certaines
faiblesses pour les beaux objets tranchants... Praktica veut egalement penetrer
le marche des collectionneurs de l'Europe de l'Ouest et, selon nos dernieres
informations, il est fort possible qu'ils soient s dans les prochains salons
europeens.
LA COUTELLERIE ET LE BULAT
Ainsi que nous l’avons signale ci-dessus, l’Atelier
Praktica utilise deux sortes de damas: celui en couches, que nous appellerons
pour des des raisons de facilite " occidental " (les Americains parlent de
"pattern welded") et le damas "oriental" ou "wootz". Les Russes eux ont,
semble-t-il, le meme mot pour les deux : Boulat. Nous pensons que tous les
lecteurs fideles d'Excalibur sont maintenant incollables sur l'histoire du
damas, donc un simple petit rappel ici, pour les nouveaux venus. En simplifiant,
on peut dire que le damas "occidental" est un acier obtenu par forgeage de
couches alternees de fer et d'acier, les barres ainsi obtenues etant repliees
et/ou tordues a volonte par le forgeron, afin d'obtenir des motifs decoratifs
qui deviendront visibles apres traitement a l'acide. Ces procedes ont connu leur
premiere apogee a l'epoque merovingienne en Europe et une deuxieme apogee aux
USA et en Europe. Occidentale dans la deuxieme moitie du 20e siecle. Le damas
"oriental", le wootz, est d'une nature tres differente. C'est un acier
superieur, originaire du nord de l'Inde et de la Perse, travaille du 6e au 18e
siecle par les maitres armuriers persans ou moghols. Sa realisation est basee
sur des principes assez simples en theorie (du minerai de fer d'excellente
qualite est fondu a basse temperature dans un milieu ferme, avec une forte
presence de carbone, un refroidissement lent et un forgeage egal dans toutes les
directions et sur de faibles epaisseurs, la encore a faible temperature) mais
tres difficiles a realiser techniquement et encore plus a comprendre au niveau
scientifique. Pour resumer, une fois encore, l'acier ainsi obtenu a une
structure cristalline bien specifique, des dessins qui apparaitront eux aussi
apres un leger passage d'acide. Mais ces dessins sont ''d'origine", et ne
resultent pas (ou pratiquement pas), des manipulations du forgeron ; ils sont
beaucoup plus fins et discrets (certains diront plus beaux, mais c'est la
question de gout...) que ceux du damas occidental. Et surtout ils attestent que
l'on est en presence d'un acier d'une qualite inegalee en Occident. C'est cette
qualite qui impressionna si fort les Croises... et, quelques siecles plus tard
les cavaliers de Bonaparte qui la redecouvrirent dans les sabres des Mameluks
d'Egypte dont ils apprecierent (parfois a leur depends) le tranchant
extraordinaire. Ouf 1 me direz-vous... et les Russes dans tout cela ?
Eh bien, justement, rappelez-vous le precedent article ; nous y avions souligne
le role d'un certain Paul Petrovitch Anosov qui etait reste pendant 30 ans a
Zlatoust. Or cet officier de l'armee du Tsar, qui avait dirige l'arsenal de 1822
a 1847 puis etait devenu general et gouverneur de l'Oural, etait obsede par la
redecouverte des secrets du wootz et il lanca de nombreuses recherches en ce
domaine. Soyons clairs : la curiosite intellectuelle ou l'attrait esthetique
n'etait sans doute pas les motifs de ce militaire de carriere. Mais le wootz
ayant toujours eu la reputation d'etre un acier superieur aux aciers occidentaux
- et les Russes etaient bien places pour en avoir fait l'experience en Asie
centrale ou contre les Turcs - il pouvait esperer, en cas de reussite, produire
des armes d'une meilleure qualite, ce qui ne pouvait qu'etre favorable a l'armee
russe.
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Quoi qu'il en soit, grace en partie aux procedes mis au
point par le Francais Breant (envers lequel i! ne reconnaitra jamais sa dette),
Anosov et son equipe dans les annees 1839/40 reussirent a creer une petite unite
de fabrication de wootz. Les temoins de l'epoque sont partages sur les
resultats. Mais l'Anglais Wilkinson (oui, celui de la Societe Wilkinson Swords
et des lames de rasoir ! ) a eu des mots tres favorables, et il etait assez bien
place pour faire des comparaisons. Mais dans l'ensemble on peut dire que, meme
si les qualites techniques etaient la, l'aspect esthetique n’y etait guere.
Anosov est cependant reste dans l'histoire russe comme le "redecouvreur" du
wootz et l'on peut penser que c'est cette tradition qui anime encore l'Atelier
Praktica. Mais il faut etre honnete : selon nos informations l'essentiel du
damas qu'ils utilisent est du damas en couches ; le wootz reste tres minoritaire
dans la production car " il est beaucoup plus difficile a produire " ( propos
tenus par le representant de RusGlobus ) et personnellement, en plus. nous ne
sommes pas surs qu'il soit esthetiquement a la hauteur des lames du passe. En
effet, dans le catalogue de Praktica les plus belles lames sont manifestement en
damas occidental en couches, et non en wootz...
UN STYLE D UNE AUTRE EPOQUE
En conclusion de ces deux articles consacres a un aspect
de la coutellerie russe (il y en a bien d'autres, les Russes ayant meme deja une
Guilde ; mais les liaisons ne sont pas toujours faciles... malgre le "World Wide
Web" !), quelques reflexions sur cette production de Praktica-Bulat- Zlatoust.
Il faut convenir que pour l'amateur occidental de couteaux pliants, modernes ou
traditionnels, elle peut paraitre etrange : des armes longues, pas de pliants,
des decorations assez chargees, des fourreaux tres ornes, des panoplies pour
chasseurs millionnaires, un cote "Antiquaire" qui n'est pas contestable, des
styles et des objets dont nous n'avons plus guere l'habitude... En dehors des
rares epees faites pour quelques academiciens, quand a-t-on donne en France le
dernier sabre d'honneur, la derniere epee de presentation ? Or, manifestement,
il s'agit la d'une tradition que les Sovietiques ont heritee des tsars et
transmise aux nouveaux russes, sans qu’elle ait subi aucun des aleas de la
modernite economique occidentale. En consequence, il ne faut pas regarder ces
pieces a l'aune de la coutellerie contemporaine meme d'Art, mais bien plutot
avec l'ceil de l'amateur de belles choses du passe. Amateur ayant la chance de
pouvoir se "commander ainsi une piece de style a sa convenance, alors meme que
les belles oeuvres anciennes sont devenues quasi inaccessibles, sauf pour
quelques collectionneurs tres fortunes (prix astronomiques et grande rarete,
beaucoup etant dans des collections publiques : les gouvernements n’ont jamais
aime laisser trainer des armes, meme anciennes !)
Or le passage de la categorie de simple amateur a celle de grand collectionneur
est plus qu'un saut quantitatif, c'est un saut qualitatif. Ainsi, alors que dans
la ville de province ou nous habitons, nous connaissons plusieurs amateurs
capables de s'acheter regulierement des pieces de 3 000 a 4 000 euros, nous n'en
connaissons pas qui en achetent a 50 000 euros ou plus. Peut- etre existent-ils
(il y a bien quelques Ferrari dans les environs), mais cela se rapporte a de
tous autres domaines que celui de la coutellerie artisanale, et aussi a d'autres
milieux sociaux.
Donc, pour nous resumer : si pour vous Boutet est inaccessible, ses successeurs
(ou predecesseurs) rares et trop chers, alors pourquoi pas un authentique
Praktica ? Cote fabrication, la qualite sera au moins equivalente a celle des
siecles passes, et pour l'aspect artistique plusieurs des nouveaux maitres ne
sont pas loin d'egaler, voire de surpasser, les anciens. Honnetement, pour nous,
entre l'acquisition d'un sabre certes ancien mais relativement quelconque (et
peut-etre habilement "arrange") a 4 ou 5 000 euro et celle d'un sabre neuf
"Napoleon" ou "Suvorov" de Praktica, meme avec decoration legere, d'un prix
finalement assez voisin et d'une authenticite certaine, le choix ne serait pas
difficile... meme s'il devait consterner nombre d'antiquaires! Mais il faut dire
que l'on entre ici dans le grand mystere de la collection, ou plutot dans celui
de l'esprit du collectionneur (et non plus de l'amateur)... et c'est la -une
autre histoire.
Francis E. Anglade
Knifemakers Guild
Honorary Member
Dans les legendes, le nom qui apparait est celui du decorateur principal de la piece, qui a elle-meme ete fabriquee par d’autres artisans de l’Atelier Praktica. Toutes les photos de cet article proviennent du catalogue Praktica.